mercredi 10 juin 2015

Mystère égyptien #3

III
Vingt servants s’affairaient sans répit dans les jardins ombragés. Plats exquis, musiciens, processions et bons vins ; tout dans ces noces était conçu pour qu’on jalouse la noble famille qui les donnait et qui, à cet instant, s’était assemblée dans la chambre nuptiale où elle avait fait mander la prêtresse d’Hathor.

Celle-ci se présenta dans une calasiris de lin écru, et chacun de ses pas faisait s’entrechoquer les trente rangs perlés de son ménat. Elle fendit la masse des convives qui put voir le contrepoids du collier pendre libre dans sa profonde cambrure, s’y balançant moins que le paisible roseau tant sa démarche était gracile.

Au centre de la pièce, elle se départit du bijou sacré, dévoilant des seins nus dans la vallée desquels passaient les bretelles impudiques de sa robe moulante. Saisissant le pendant de bronze ainsi qu’un bola, elle entama une violente danse dont la chorégraphie faisait décrire aux perles de larges cercles autour d’elle.

Alors la foule admirative se tint en grand silence pour mieux entendre la bourdonnante bénédiction qui fertilisait la couche aussi sûrement que le limon noir du Nil réveillait les sols en été. Quant à la danseuse sacrée, concentrée sur son office, elle avait clos ses yeux peints d’antimoine pour se mieux sentir tourner.
07.VI.2015

Ce troisième « Mystère égyptien » m'a donné un peu de fil à retordre. Le plus dur fut de réduire la description au strict nécessaire. L'économie de la poésie peut se révéler frustrante, dans de tels cas. Le sujet est si riche et fascinant que j'aurais voulu décrire cette prêtresse durant des pages. Un peu à la manière du portrait de la jeune Tahoser, dans le merveilleux Roman de la momie de Gautier qui m'a inspiré pour ce poème, de même que les magnifiques illustrations de George Barbier. Je ne peux résister à l'envie de vous en donner un aperçu...

Ses traits, d'une délicatesse idéale, offraient le plus pur type égyptien, et souvent les sculpteurs avaient dû penser à elle en taillant les images d'Isis et d'Hâthor, au risque d'enfreindre les rigoureuses lois hiératiques ; des reflets d'or et de rose coloraient sa pâleur ardente où se dessinaient ses longs yeux noirs, agrandis par une ligne d'antimoine et alanguis d'une indicible tristesse. Ce grand oeil sombre, aux sourcils marqués et aux paupières teintes, prenait une expression étrange dans ce visage mignon, presque enfantin. La bouche mi-ouverte, colorée comme une fleur de grenade, laissait briller entre ses lèvres, un peu épaisses, un éclair humide de nacre bleuâtre, et gardait ce sourire involontaire et presque douloureux qui donne un charme si sympathique aux figures égyptiennes ; le nez, légèrement déprimé à la racine, à l'endroit où les sourcils se confondaient dans une ombre veloutée, se relevait avec des lignes si pures, des arêtes si fines, et découpait ses narines d'un trait si net, que toute femme ou toute déesse s'en serait contentée, malgré son profil imperceptiblement africain ; le menton s'arrondissait par une courbe d'une élégance extrême, et brillait poli comme l'ivoire ; les joues, un peu plus développées que chez les beautés des autres peuples, prêtaient à la physionomie une expression de douceur et de grâce d'un charme extrême.
Cette belle fille avait pour coiffure une sorte de casque formé par une pintade dont les ailes à demi déployées s'abattaient sur ses tempes, et dont la jolie tête effilée s'avançait jusqu'au milieu de son front, tandis que la queue, contellée de points blancs, se déployait sur sa nuque. Une habile combinaison d'émail imitait à s'y tromper le plumage ocellé de l'oiseau ; des pennes d'autruche, implantées dans le casque comme une aigrette, complétaient cette coiffure réservée aux jeunes vierges, de même que le vautour, symbole de la maternité, n'appartient qu'aux femmes.


Les cheveux de la jeune fille d'un noir brillant, tressés en fines nattes, se massaient de chaque côté de ses joues rondes et lisses, dont ils accusaient le contour, et s'allongeaient jusqu'aux épaules ; dans leur ombre luisaient, comme des soleils dans un nuage, de grands disques d'or en façon de boucles d'oreilles ; de cette coiffure partaient deux longues bandes d'étoffe aux bouts frangés qui retombaient avec grâce derrière le dos. Un large pectoral composé de plusieurs rangs d'émaux, de perles d'or, de grains de cornaline, de poissons et de lézards en or estampé, couvrait la poitrine de la base du col à la naissance de la gorge, qui transparaissait rose et blanche à travers la trame aérienne de la calasiris. La robe, quadrillée de larges carreaux, se nouait sous le sein au moyen d'une ceinture à bouts flottants, et se terminait par une large bordure à raies transversales garnie de franges. De triples bracelets en grains de lapis-lazuli, striés de distance en distance d'une rangée de perles d'or, cerclaient ses poignets minces, délicats comme ceux d'un enfant ; et ses beaux pieds étroits, aux doigts souples et longs, chaussés de tatbebs en cuir blanc gaufré de dessins d'or, reposaient sur un tabouret de cèdre incrusté d'émaux verts et rouges.
extrait de Théophile GAUTIER, Le Roman de la momie, 1857, chap. 1.


George BARBIER, illustration pour Théophile GAUTIER, Le Roman de la momie, [1857] 1929.